Histoire Fabuleuse du Pays de Loire



"C'est vrai parce que c'est inventé d'un bout à l'autre."
Albert Camus



Ndlr : cette histoire est tirée d'un document daté du XVème siècle et fut transcrite du latin par un certain Siluzin dont nous n'avons gardé aucune autre trace écrite. Il est probable que Siluzin ait été un moine copiste. Il a, semble-t-il, retranscrit cette histoire depuis un document plus ancien qui n'a cependant jamais été retrouvé. On peut se poser la question quand à la sincérité de la retranscription des faits établis par Silvin de Carembault (auteur présumé de l'histoire), néanmoins le document présente de nombreux points des plus intéressants. Tout d'abord le sujet de la religion, et particulièrement de l'Eglise Catholique, est traité avec un rare discernement qui a très bien pu mener, à termes, à la destruction de l'ouvrage d'origine (peut-être classé d'hérétique). L'appelation même de "Pays de Loire" ("Pay de Loyre" dans le document de Siluzin) pourrait sembler anachronique (le terme Pays de la Loire n'existe officiellement que depuis 1942) mais laisse supposer qu'il pré-existait à cette époque une notion d'appartenance ethnique ou culturelle par delà les clivages bretons et francs. L'hypothèse la plus probable serait que le Pays de Loire (qui fait référence aux Marches de Bretagne) est avant tout une appellation "politiquement correcte" de l'époque. Autre point intéressant : Silvin de Carembault fait des Celtes les héros de son histoire or on sait que ce peuple a définitivement cessé d'être au Vème siècle de notre ère avec le bâptème de Clovis et l'évangélisation des provinces les plus reculées. Néanmoins, l'existence de groupuscules vivant en secret des anciennes traditions est une hypothèse tout à fait recevable. D'ailleurs, Silvin de Carembault (ou peut-être Siluzin) n'hésite pas à qualifier de "Peuple Fée" ("Peuple Fae" dans la version de Siluzin) les derniers Celtes qu'il rencontre. Cette appelation farfelue de prime abord sera pourtant reprise au XIIème siècle par un auteur médiéval réputé : Chrétien de Troyes, qui fera exactement le même amalgame entre Peuple Celte et Peuple Fée. Pour finir, Silvin de Carembault présente un bestiaire fabuleux (attesté pour son époque) et relate des faits merveilleux qui laisseraient supposer que le document relève de l'anathème (ce qui pourrait, encore une fois, expliquer la disparition de l'original) mais il prend également la précaution de placer dans son récit des événements et des personnages bien réels et attestés historiquement. Il est, de fait, très difficile de faire la part du réel et de l'imaginaire dans le récit de Silvin de Carembault. Un détail troublant consiste en la présence d'un barde nommé Taliesin. Nous savons historiquement qu'un barde nommé Taliesin a effectivement traversé l'Armorique jusque Tours au VIème siècle. Son existence au IXème siècle est donc absolument impossible, à moins qu'il ne s'agisse d'un descendant homonyme ou d'une tradition bardique (Taliesin aurait été nommé "Pennbard", soit "Chef des Bardes" ou "Grand Barde").



     "Je mets en garde quiconque lira ces lignes de ne pas sombrer dans l'intolérance née de la folie des Hommes, car il n'est pas pire folie que de préférer l'ignorance à la compréhension d'autrui et aux savoirs ancestraux qui forgent une existence. Moi-même, frère Silvin de Carembault de l'abbaye de Saint Martin, dévoué au Seigneur et à son apôtre le Saint Père, ai été condamné au silence pour avoir vu de mes propres yeux et entendu de mes propres oreilles des choses et des propos qui dépassent l'entendement de notre Sainte Mère l'Église. Et c'est au crépuscule de ma vie, en l'an de grâce huit cent quatre vingt un de l'Incarnation de notre Seigneur que je couche par écrit l'histoire que je ne peux conter et qui m’a valut d'être jugé par mes pairs pour délit d'hérésie.

     Il y a de cela plus de mille ans vivaient en Pays de Loire, bien avant que cette terre ne fut appelée Marche de Bretagne par les empires que nous connaissons, des peuples celtes dévoués à d'anciens dieux et croyant en d'antiques légendes. Parmi ces peuples se trouvaient la tribu des namnètes qui s'étendait de la ville de Namétis (Ndlr : Nantes) jusqu'à la mer océane et celle des andes qui occupait les terres de Juliomagus (Ndlr : Angers) jusqu'à Andenemessos (Ndlr : Ancenis) où ils avaient, dit-on, une forêt sacrée dédiée au culte des dragons.
     Ces tribus qui voisinaient tantôt en paix et tantôt en guerre respectaient une trêve annuelle (Ndlr :L’auteur parle d’une trêve mais il semblerait qu’en réalité il y en ait une par saison, voir plus loin) pendant laquelle leurs druides célébraient la sagesse de ces entités telluriques car si les dragons leur apportaient un immense savoir, ils étaient également capables de provoquer de terribles fléaux.

     A cette époque les dragons de Loire étaient au nombre de quatre et chacun d'entre eux avait la maîtrise d'un élément dont ils enseignaient indifféremment l'art aux deux tribus tant que celles-ci leur témoignaient respect et dévotion.
     Ainsi Athar, le dragon d'air, le plus sage d'entre tous, maître de toutes les connaissances, enseignait aux druides son savoir sur toutes choses. Son souffle était si puissant qu'il pouvait provoquer d'effroyables tempêtes, et le vent qu'il abattait sur ses ennemis était si violent qu'il couchait même le plus vénérable des chênes.
     Talamh, le dragon de terre, le plus paisible des quatre, promettait une terre fertile aux tribus qui lui rendaient hommage et leur enseignait l'art des cultures en échange des richesses qui lui étaient offertes et dont il était friand. Et bien qu'il ne se montrât que peu, préférant à la compagnie des hommes la tranquillité de sa tanière, le trésor qu'il gardait sous terre était des plus fabuleux. Mais gare à quiconque voulait s'en emparer car sa colère n'était pas des moindres et le vieux Talamh était capable de faire trembler la terre tant et si bien que nul monument, pas même la plus robuste des forteresses, ne pouvait résister à l'effondrement.
     Teine, le dragon de feu, le plus fier et le plus dangereux, prodiguait aux plus déférents les arts de la forge, mais pouvait réduire en cendres un village entier d'un simple regard. Aussi instable qu’un volcan il avait, dit-on, le pouvoir d’alimenter le feu intérieur de chacun de sorte que la colère se change en vitalité.
     Quant à l'indomptable Lig, le dragon d'eau, le plus puissant de tous car son royaume était la Loire, avait prise sur la vie comme sur la mort, accompagnant les défunts jusque dans l'Autre Monde dont il connaissait chaque porte et chaque passage. Les andes et les namnètes lui rendaient hommage au cœur de la forêt sacrée d'Andenemessos, à la frontière des deux tribus. Et si la trêve n'était pas respectée, Lig déchaînait les eaux du fleuve qui inondaient et ruinaient les cultures, provoquant d’effroyables famines.

     Les deux tribus vivaient ainsi depuis des temps immémoriaux. Chaque saison portait le culte d'un dragon. Les druides célébraient Athar au solstice d'hiver, et Talamh à l'équinoxe de printemps. Le solstice d'été était placé sous le signe de Teine pour lequel on allumait de grands bûchers et à l'équinoxe d'automne, propice au culte des morts, se tenait la trêve annuelle pendant laquelle on rendait hommage à Lig jusqu’à la fête de Samhain qui marquait le début d'une nouvelle année. Et lorsque les namnètes entraient en guerre contre les andes et réciproquement, les dragons refusaient de prendre parti, laissant aux Hommes le choix de s’en remettre au sort des armes, mais ce à la seule condition que la trêve fût respectée par les belligérants sous peine de provoquer leur colère. Et ceux qui ne faisaient aucun cas de cette mise en garde payaient de leur vie le prix de leur sacrilège.
     De nombreuses générations passèrent ainsi sans que quiconque ne mette en cause la sagesse et la puissance des dragons. Puis vint un âge où de funestes événements bouleversèrent les tribus celtes et provoquèrent de terribles changements. A cette époque Jules César, proconsul des Gaules, venait de remporter une grande victoire contre les nerviens et les atrébates sur les bords de la Sambre, et bien que cette victoire n’ait été remportée qu'au prix de nombreuses vies, le grand général romain était parvenu à soumettre les belges à tel point que la lignée des nerviens était presque éteinte.
     C’est alors que César décida de mettre ses légions en quartier d'hiver et les dispersa à travers toute la Gaule afin de se prémunir contre de nouvelles révoltes. Le Pays de Loire ne fut pas épargné par sa stratégie, et le grand général confia à son jeune lieutenant Crassus le commandement de la septième légion qu'il disposa à Juliomagus, la grande cité des andes, avant de partir lui-même pour l'Italie afin de rendre compte à Rome de son triomphe.

     Mais cet hiver marqua le début d'un âge sombre. La récolte des andes ne permettait pas de nourrir la légion romaine et le blé vint peu à peu à manquer dans tout le Pays de Loire, obligeant Crassus à envoyer des tribuns pour réquisitionner les greniers des peuples voisins. Il envoya également plusieurs détachements de cavalerie à travers le pays des andes et des namnètes afin de s'assurer que les celtes ne dissimulent pas aux romains leurs réserves de blé.
     Or il advint qu'un détachement de cavalerie commandé par le centurion Caïus Flavinius arriva en vue de Tilliaqum (Ndlr : Teillé) où les druides s'apprêtaient à célébrer le solstice d'hiver en hommage à Athar, le dragon d'air. La cérémonie nécessitait une grande quantité de blé afin de nourrir les nombreux pèlerins venus de tout le pays des andes et des namnètes, et même des pays voisins puisque l'on pouvait y compter de nombreux vénètes ainsi que des représentants d'autres tribus celtes.
     Aussi, lorsque Caïus Flavinius prit connaissance de la réserve de blé par ses éclaireurs, il fit entrer sa cavalerie dans le village gaulois et accusa les druides de dissidence et de tromperie. Il les menaça de les faire mettre aux fers s'ils ne s'acquittaient sur le champ de l'ordre de Crassus en remettant aux romains tout le blé qu'ils avaient en leur possession. Les druides et les pèlerins eurent toutes les peines du monde à expliquer au centurion qu'ils ne pouvaient exécuter un tel ordre, que sans ce blé les pèlerins ne pourraient être nourris si bien que la cérémonie ne pourrait plus avoir lieu. Ils expliquèrent à force de larmes et de supplications que s'ils ne s'acquittaient pas du rituel, le dragon d'air en serait troublé et de terribles tempêtes seraient à craindre dans tout le pays, tant pour les gaulois que pour la garnison romaine.
     Flavinius ne se laissa pas pour autant émouvoir, car si la femme porte en son sein le Pêché Originel, l'homme cultive en son cœur tous les autres pêchés du monde dont la bêtise n'est pas le moindre. Il fit face à l'obstination des druides en les mettant aux fers et ordonna à ses soldats de charger tout le blé sur des chariots afin de faire route vers Juliomagus au plus vite et rendre compte à Crassus de la dissidence gauloise. Certains des andes, des namnètes et des vénètes parmi les plus braves refusèrent de se soumettre à l'intolérance romaine et tentèrent de prendre les armes. Les plus véhéments furent sommairement exécutés et ceux qui finalement acceptèrent de se rendre furent mis aux arrêts. Et le blé fut chargé dans l'indignation générale des pèlerins.

     Alors on vit ce que les romains n'avaient encore jamais vu auparavant. Un vent d'une incroyable violence se leva soudainement, renversant les chariots chargés de blé et provoquant la panique parmi les chevaux. Les pèlerins se jetèrent à même le sol, priant Athar d'épargner leurs vies et de tourner sa colère contre les romains responsables du sacrilège. Le vent redoubla d'intensité jusqu'à devenir une véritable tempête, projetant les soldats de Flavinius à terre et dispersant les montures à travers la campagne. Et le grand dragon d'air fit son apparition. D'un blanc aussi pur que la neige, ses ailes d'albâtre battaient l'air dans un grondement de tonnerre tandis que ses yeux projetaient des éclairs qui frappaient le sol avec moult fracas. La colère d'Athar était terrible et les romains allaient payer cher l'affront dont ils s'étaient rendus coupables.
     De nombreux soldats jetèrent leurs armes au sol et prirent aussitôt la fuite dans la campagne environnante, criant à tout va que les gaulois adoraient un démon que seul un dieu pouvait affronter. Mais en place de dieu, il n'y avait que le centurion Flavinius et une poignée de ses plus braves soldats, les mêmes qui avaient fait mordre la poussière aux nerviens tant redoutés quelques mois auparavant. Athar déchaîna sa colère sur Tilliaqum, détruisant de nombreuses habitations et faisant bon nombre de victimes parmi les légionnaires en fuite, ses éclairs réduisant en cendres les soldats bardés de fer.
     Alors Flavinius, bien qu'en proie à la stupeur, eut l'idée de se débarrasser de son armure et de ses armes, incitant ses soldats à en faire autant. Il profita de la confusion générale pour tailler un pieu solide avec son glaive qu'il jeta ensuite pour ne garder sur lui strictement rien qui soit de fer ou de métal et, suivi de ses compagnons d'armes qui l'avaient imité, il s'élança sur la place du village pour affronter la Bête.
     Le combat fut d'une rare violence. Les éclairs d'Athar ne pouvant atteindre le centurion et ses braves, le dragon s'élança pour les frapper de ses ailes et de sa gueule béante. La plupart de ceux qui avaient suivi Caïus Flavinius dans sa folie périrent de la sorte, déchiquetés par les crocs acérés du monstre en furie ou projetés violemment contre les quelques murs épargnés par la tempête. Et alors que tout espoir de salut semblait perdu pour les romains, Flavinius s'élança vers Athar et frappa de toutes ses forces, perçant la poitrine d'albâtre du dragon d'air avec son pieu avant de s'écrouler sur le sol, mort d'épuisement.
     Un cri déchirant raisonna dans toute la vallée de la Loire tandis que le dragon mortellement blessé s'élançait vers les cieux dans un ultime effort. Mais ses forces l'abandonnèrent presque aussitôt et le plus sage des dragons de Loire s'écrasa lourdement sur le sol gaulois dans un vacarme sans précédent.

     Dieu me garde de relater ici le détail des événements terribles qui découlèrent de la mort du dragon. On raconte que la tempête dura tout l'hiver, gelant tout commerce par la route ou par le fleuve. Les druides, qui furent libérés par les pèlerins, usèrent en vain de leur magie pour sauver le dragon à l'agonie.
     Les anciens parlent d'une corne en héritage d'Athar, comme un dernier présent offert aux druides qui avaient tenté de le sauver. Ils racontent aussi que celui qui soufflera dans cette corne aura le pouvoir de faire entendre son appel dans toute la vallée de la Loire, d'amont en aval et inversement tant son souffle sera puissant.
     Puis les pèlerins menèrent la dépouille d'Athar jusqu'au fleuve où l'on dit que les larmes de Lig firent monter les eaux sur plus de dix toises (Ndlr : une toise = dix mètres) tant la tristesse du dragon d'eau était grande.

     Par la suite les vénètes rentrèrent en leur pays et racontèrent à tout va le sacrilège des romains, à tel point que leurs cités décidèrent de prendre les armes et incitèrent les peuples voisins à les suivre dans la révolte et à préférer la liberté au joug des romains.
     Les andes et les namnètes ne firent pas exception et Crassus fut forcé, devant une telle multitude armée, de quitter le pays avec sa légion. César l'envoya en Aquitaine afin de calmer les esprits et réquisitionna une importante flotte pour embarquer ses troupes sur la Loire dans le but de réprimer dans le sang la révolte des vénètes. Et lorsque les derniers dissidents celtes furent vaincus et leurs cités détruites, César ordonna que l'on interdise dans tout le Pays de Loire le culte des dragons. Les druides qui seraient pris à célébrer les anciens rites seraient mis aux arrêts et exécutés pour dissidence.

     De nombreux siècles s'écoulèrent ainsi sans que le culte des dragons ne s'éteignit pour autant car les druides continuèrent de leur rendre hommage dans le plus grand secret, bien que traqués par les légions de Rome puis menacés par l'émergence de notre Sainte Mère l'Église qui voyait en ce culte païen la commémoration du Diable. Quand aux descendants des tribus celtes, beaucoup se soumirent au joug des vainqueurs, et ceux qui refusèrent de déposer les armes et d'abandonner leurs idoles barbares se regroupèrent en petites communautés dispersées sur la multitude d'îles de la Loire, ne se mêlant à la société des Hommes que prudemment et avec moult parcimonie.

     Puis vint le siècle de l'empereur Constantin, César de Gaule et de Bretagne, et son lot de malheurs pour les petites gens car ce siècle marquait déjà la fin imminente d'un empire millénaire à l'agonie. Les hordes de barbares venues des contrées d’Outre-Rhin commençaient à ravager les terres romaines en proie à la désolation. Et en ces temps sombres nombreux furent ceux qui devinrent martyres de la Foi, parcourant les pays dévastés pour répandre la Parole du Seigneur. Et de ceux-là fut Saint Florent, promis au martyre près du Danube mais sauvé par la Grâce de Dieu et envoyé auprès de Saint Martin de Tours, protecteur de l'abbaye où je fis vœu de silence en rémission des pêchés d'hérésie dont je suis affublé aujourd'hui.

     Saint Florent fut nommé évêque par Saint Martin et dépêché de la sainte mission d'évangéliser les pauvres gens en proie au Malin et aux malheurs qui lui sont dû. Il vint se recueillir en ermitage dans une grotte du Mont Glonne, à quelques lieues d'Ancenisium, un petit village bâti sur l'ancien sanctuaire celte d'Andenemessos. On raconte qu'à cette époque vivait au Mont Glonne une multitude de serpents, fils impies d'un dragon que les anciens nommaient encore Talamh et qui était toujours vénéré lors de l'équinoxe de printemps par une communauté païenne établie sur une petite île de Loire aux pieds de la colline. Saint Florent fit de nombreux miracles notamment par sa Foi et ses prières il chassa de ce lieu les rejetons du démon. Il y fit ensuite bâtir une abbaye, aujourd'hui tenue par des frères bénédictins, pour lutter contre le culte du dragon. Mais il fallut attendre la mort de Saint Florent à l'âge prodigieux de cent vingt-trois ans et le réveil de son disciple Saint Mauron après un sommeil centenaire dans pareille caverne pour que soit chassé le vieux dragon de terre.

     En ces jours de peine, ceux qui s'étaient soumis bien des siècles plus tôt aux dieux romains avaient choisi de renoncer au culte des dragons, persuadés que les divinités de Rome étaient plus puissantes que ces êtres millénaires puisque le grand dragon d'air avait été vaincu par un simple centurion. Et bien que le culte de Talamh persista en secret, le vieux dragon de terre avait fait le choix de sortir de sa tanière pour répandre la misère dans les communautés rebelles à sa puissance, dévorant bétails et bergers et provoquant l'effroi parmi les villageois et les moines du Mont Glonne qu'il tenait pour responsables de la mort de ses enfants.
     Alors les pauvres gens de la Mayeraie et du Mont Glonne firent appel à Saint Mauron pour les débarrasser du monstre auquel leurs dieux respectifs restaient insensibles. Et Saint Mauron parcourut les marais à la recherche de la Bête et lorsqu'il se trouva enfin face au dragon qui passait pour être un serpent d'une taille incroyable, l'ermite se mit à genoux et implora dans ses prières la Toute Puissance du Seigneur pour qu'il lui vienne en aide.
     Si l'histoire retient que les prières de Saint Mauron suffirent à repousser le monstre et le faire disparaître de la surface de la terre, la vérité semble être toute autre car lorsque Talamh aperçut le saint homme à genou, il se dressa de toute sa hauteur en sifflant tant et si bien que les moines de l'abbaye crurent à une invasion de milliers de serpents. Mais la Foi de Saint Mauron lui fit grâce d'un courage hors du commun. Aussi, lorsque le dragon de terre se jeta sur sa proie, la gueule grande ouverte pour ne faire qu'une bouchée de l'importun, l'ermite brandit son bâton au bout duquel siégeait une Sainte Croix et l'enfonça profondément dans le gosier de la Bête. Le dragon rugit et se tortilla de douleur, sifflant et crachant le sang qui lui emplissait la gueule. Puis il se mit à ramper dans d'horribles convulsions jusqu'au fleuve, laissant sur son chemin une large traînée de sang.
     Les anciens racontent que les eaux de la Loire gonflèrent pour accueillir le vieux dragon agonisant et qu'une fois de plus le fleuve sortit de son lit toute une saison, ruinant les récoltes et provoquant moult calamités pour les peuples qui vivaient le long de ses rives. On ne revit jamais plus le dragon de terre et son trésor (Ndlr : il est possible que l’auteur entende par « trésor » une somme de savoirs ou de connaissances) fut perdu.
     Les peuples qui restèrent fidèles s'indignèrent de la mort de Talamh et tentèrent de détruire l'abbaye du Mont Glonne en massacrant une grande partie des moines et des villageois mais, contraints par les dernières légions romaines à regagner leurs îles et leurs sanctuaires, ils se résolurent à servir les deux derniers dragons pour les protéger de la folie des hommes et ne se mêlèrent désormais à ces derniers que le plus rarement possible, sauvegardant leurs domaines insulaires au péril de leur vie, n'hésitant pas à occire les malheureux qui s'aventurèrent sur leurs terres.
     Ces peuples se firent si discrets et si prompt à disparaître de la société des hommes qu'ils devinrent presque une légende et entrèrent dans les croyances locales sous l'appellation de Fatum Populi (Ndlr : littéralement "Peuple du Destin"), ou Peuples Fées car leur destin devait être de disparaître à tout jamais avec le culte des dragons.

     Il existe depuis de nombreuses légendes se rapportant aux prodiges dont le Peuple Fée se rendait capable grâce à la magie de leurs druides et à la puissance du dragon de feu et du dragon d'eau. On les rendait responsables de chaque inondation, chaque incendie et il était dit que les îles de Loire leur était dédiées et qu'elles étaient enchantées, que nul homme ne pouvait s'y aventurer et en revenir. Et de fait, tous ceux qui tentaient l'aventure disparaissaient à tout jamais.
     On raconte aussi que certains villages préféraient entretenir de bonnes relations avec les Fées de peur que la colère des dragons ne s'abatte sur leur communauté. On laissait donc diverses offrandes aux pieds des dolmens et des menhirs pour montrer le respect qu'il était sage de témoigner à ces peuples enchantés. Et les Fées qui, dit-on, usaient des Pierres Levées pour aller et venir sur la terre des hommes, recevaient les offrandes lorsque la lune brillait haut dans le ciel et rendaient d'immenses services de toutes sortes aux communautés déférentes. Et même si notre Sainte Mère l'Église combattait ces hérésies avec véhémence, ces habitudes perdurèrent de nombreux siècles jusqu'à exister encore aujourd'hui dans le plus grand secret.

     Plus tard, lorsque Clovis, Roi des Francs, se convertit à la Chrétienté, il ordonna que soient interdits sur toutes ses terres pareilles croyances et que seul Dieu soit adoré désormais. Tous ceux qui refusaient de se soumettre à sa volonté étaient pourchassés, jugés et exécutés pour rébellion. Cette terrible chasse qui visait en priorité le Peuple Fée pour réduire à néant l'influence qu'ils avaient sur les braves gens du Pays de Loire atteint son apogée sous le règne de Charles le Grand (Ndlr : littéralement "Carolus Magnus", communément appelé Charlemagne) bien des siècles plus tard.
     Les Fées qui commémoraient encore l'hommage à Talamh sur l'île de la Mayeraie firent appel à leurs anciens alliés, les descendants des vénètes, et demandèrent au Roi de Vennes (Ndlr : Vannes) de leur prêter main forte pour lutter contre la volonté du Seigneur de les exterminer. En souvenir des nombreux bienfaits des dragons pour son peuple jadis, le Roi de Vennes leva une armée de Bretons et mit à sac le Mont Glonne, son abbaye et le petit village que l'on appelait désormais Saint Florent.
     Le Roi Charles, fou de rage, réunit l'ost des Francs et marcha sur Saint Florent, à la lisière de son Empire. Il repoussa l'armée Bretonne sur l'île de la Mayeraie et livra une grande bataille contre les soldats du Roi de Vennes et les Peuples Fées qui y vivaient, tant et si bien que l'île porte encore aujourd'hui le nom de Batailleuse. Le Roi Breton fut contraint de se soumettre et les Fées disparurent à jamais de l'île devenue leur tombeau. Afin de protéger son Empire contre ses voisins belliqueux, le Roi Charles nomma comme Préfet de la Marche son neveu Roland.
     Moins d'un siècle plus tard, la Marche fut en proie à une grande menace. Venus du nord à bord de leurs navires de guerre, Hasting et ses guerriers vikings mirent la région à feu et à sang, pillant les monastères et les abbayes, massacrant tous ceux qui se trouvaient sur leur passage, repoussant même les armées franques et bretonnes qui tentèrent de les arrêter. Namétis tomba entre les mains de ces barbares sanguinaires en l'an de Grâce huit cent quarante trois. Puis ce fut le tour d'Ancenisium deux ans plus tard et d'autres villages alentours qui furent victimes de leur sauvagerie.

     En ce temps-là je n'étais encore qu'un jeune novice, voyageant sur les traces de Saint Martin pour m'imprégner de la Foi qu'il répandait à travers le pays bien des siècles auparavant. Mais les Voies du Seigneur sont impénétrables, même au plus humble d'entre nous, et la Providence me mit sur le chemin de Namétis en cette année sombre de l'an huit cent quarante trois où je fus témoin de la sauvagerie avec laquelle les vikings s'attaquèrent à la capitale de la Marche, massacrant moult braves gens et passant par le fil de l'épée tous ceux de la garnison franque qui tentaient de leur résister.
     Comme tant d'autres, je dus faire preuve d'une grande ruse, le Seigneur me montra le chemin du salut à travers mes nombreuses prières pour fuir la cité ravagée. Je me réfugiais alors un temps dans le fort angevin de Castel Celsis (Ndlr : Châteauceaux, aujourd'hui Champtoceaux), priant chaque jour pour que cesse cette sanglante sauvagerie. C'est là, lors de l'été de l'an de Grâce huit cent quarante cinq, que je fis la connaissance d'un homme qui répondait au nom de Taliesin.
     Il m'enseigna l'histoire que je vous ai conté et m'expliqua que les anciens druides et enchanteurs du Peuple Fée allaient bientôt procéder à la cérémonie du solstice d'été et demander à Teine, le dragon de feu, de les prémunir contre l'invasion barbare. Je ne sais pourquoi Taliesin me prit en amitié, moi, un homme d'église, l'ennemi-même de ces antiques croyances, mais celui qui se voulait barde m'invita à la cérémonie, peut-être pour me convaincre que le culte des dragons n'avait rien à voir avec le Diable que pourchasse sans relâche notre Sainte Mère l'Église.

     La cérémonie eut lieu en pleine nuit, lorsque la lune atteignit son zénith, dans une petite clairière non loin du fort tenu par les francs. Une petite source d'eau claire serpentait le long de la colline avant de se jeter dans la Loire. Les druides me firent bon accueil, tout en me priant de garder secret les prodiges dont je devais être le témoin.
     Je me rendis compte avant toute chose que les multiples légendes dont l'Église affuble le Peuple Fée étaient erronées en bien des points. En place d'elfes, de nains ou d'autres farfadets diaboliques, je vis de nombreux guerriers portant la marque des dragons (Ndlr : il s'agit peut-être de tatouages) sur leur visage et leurs mains, des hommes, des femmes, mais également des enfants et des vieillards venus pour rendre hommage à leur dragon qu'ils vénéraient non pas comme un dieu, mais comme un sage.
     La cérémonie commença par une procession au flambeau le long de la source. Taliesin m'expliqua que le cortège de tête était composé d'une dizaine de druides suivis par les guerriers qui avaient juré de protéger les dragons au péril de leur vie, puis par les braves gens du Peuple Fée portant de nombreuses offrandes destinées à Teine.
     Lorsque le cortège arriva aux pieds de la colline, à l'endroit-même où la source sacrée se mêle à la Loire, les pèlerins déposèrent en tas les diverses offrandes et les druides entamèrent un chant dans une langue qui m'était encore inconnue à cette époque. Alors Taliesin s'avança vers le tas d'offrandes afin d'y mettre le feu et la foule des pèlerins forma une ronde, reprenant en chœur les paroles sacrées scandées par les druides, tant et si bien que le feu prit progressivement une ampleur telle qu'il devint un véritable brasier duquel s'élevait une épaisse fumée.
     Les flammes s'épaissirent tant en hauteur et en circonférence que je pus y distinguer une silhouette gigantesque. Elle était formée d'un corps robuste et d'un cou d'une bonne toise de longueur au bout duquel se tenait fièrement la tête du dragon. Une immense paire d'ailes embrasées donnait à la bête une allure aussi majestueuse que terrifiante tandis que du brasier s'étendait peu à peu ses pattes massives. Le monstre millénaire s'éleva dans les airs et vint se poser en amont de la source tel un roi triomphant siégeant sur son trône. Les flammes s'apaisèrent et je pus voir de mes propres yeux la créature magnifique d'un rouge de braise auquel se mêlaient moult flammes crépitantes.

     J'étais alors subjugué par la majesté qui émanait du dragon et il m'était impossible de détourner mon regard de cette créature merveilleuse. Il me semblait impensable qu'un être d'une telle beauté et d'une telle puissance put être asservie par le Diable ainsi que le prétendait l'Église alors que de toute évidence elle servait les intérêts d'un peuple aujourd'hui opprimé par l'intolérance et la cupidité.
     Malheureusement les druides n'eurent guère l'occasion de parlementer avec le dragon, car au loin s'élevèrent des cris d'alarmes et d'épouvantes qui émanaient du fort angevin. Les vikings attaquaient la place forte. L'effroi s'empara des pèlerins. Les femmes, les enfants et les vieillards s'en retournèrent prestement dans la forêt pour se prémunir de la fureur des hommes du nord. Les guerriers menés par Taliesin se rassemblèrent autour des druides, mais alors que ces derniers voulaient implorer l'aide de Teine, des navires de guerre appareillèrent sur le site et des soldats rugissants se jetèrent sur la berge, probablement attirés par les chants et le brasier.
     La présence du dragon ne les incommoda nullement et l'on eut même cru qu'il attisait leur convoitise tant ces hommes voyaient en la bête légendaire le moyen de prouver leur valeur et de tirer une grande gloire de sa mort.
     L'affrontement fut sans merci. Les guerriers fées livrèrent un combat désespéré contre les vikings en surnombre et, me remémorant les histoires de Taliesin quant à la mort d'Athar et de Talamh, je me surpris à prier la Miséricorde de Jésus Christ et de la Sainte Vierge pour qu'ils prémunissent le dragon de feu de la sauvagerie des guerriers d'Hasting.
     Lorsque Teine comprit que ses guerriers protecteurs ne pourraient vaincre leurs ennemis venus pour son trépas, il s'éleva dans les airs et, de son regard de braise, enflamma les embarcations vikings, brûlant vif la horde d'ennemis restés à bord. Il s'élança alors vers la mêlée, embrasant ses adversaires sous des flots de flammes et ravageant les rangs ennemis en provoquant un chaos tel que les vikings ne surent bientôt plus où donner de la tête. Mais leur nombre était tel que bientôt les fées furent réduit à une poignée de braves si preux que pour un guerrier mort, il tombait deux ou trois vikings.
     Taliesin me tira par le bras. L'ennemi avait le dessus et, pour une raison que j'ignore toujours, il lui fallait me mettre à l'abri. Le dragon resterait seul à combattre, en proie au fanatisme de ces guerriers du nord qui ne connaissaient ni la peur ni la défaite. Nous nous retirâmes en grande hâte sur les hauteurs de la colline tandis que les derniers guerriers du barde décochaient des flèches meurtrières pour soutenir le dragon de feu. Teine faisait un grand carnage parmi ses adversaires, à tel point que l'on pouvait compter un nombre impressionnant de corps calcinés ou déchiquetés.
     Soudain de la horde sanguinaire s'élança un guerrier redoutable, bardé de cicatrices et brandissant une lourde épée norroise finement ouvragée. L'homme poussa un rugissement à faire trembler une armée toute entière et, abattant sa lame sur le dragon, le pourfendit profondément du col jusqu'au poitrail, arrachant à Teine un effroyable hurlement de douleur. Le combat cessa presque aussitôt. Les vikings poussèrent un grand cri de victoire sous les yeux stupéfaits de Taliesin et de ses guerriers. Le dragon jeta un dernier regard vers le barde et ses compagnons et nous comprîmes que la bataille était terminée. Le héros viking leva prestement sa lame meurtrière et mit un terme à l'existence du dragon de feu.
     Alors le corps inerte de Teine sembla se fondre peu à peu à la source sacrée qui s'embrasa d'amont en aval. Et nous vîmes serpenter le long de la colline le ruisseau de flammes jusqu'à ce que ces dernières atteignissent le fleuve. Nul ne sait ce qu'il advint après ce terrible événement car la horde s'empressait déjà de gravir la colline pour se mettre à notre poursuite et nous dûmes prestement reprendre nos esprits pour fuir à travers la forêt jusqu'au sanctuaire d'Andenemessos où Taliesin espérait pouvoir réunir les derniers guerriers du Peuple Fée.

     Nous atteignîmes le sanctuaire au petit matin sur un îlot du fleuve que l'on nommait l'Ile Verte, car l'antique site des peuples celtes étaient devenu une petite communauté franque portant le nom d'Ancenisium, interdisant au Peuple Fée d'accéder librement à leur lieu de culte. La nouvelle de la mort de Teine provoqua un grand émoi parmi les fées et l'on pleura longtemps la disparition du dragon de feu. Il fallut bientôt mettre un terme au deuil car des éclaireurs vinrent nous annoncer de bien mauvaises nouvelles. Castel Celsis était aux mains des vikings, tout comme le fortin d'Oudonis (Ndlr : Oudon) et les guerriers du nord regroupaient déjà leurs forces pour continuer leur voyage sanglant vers l'ancienne cité des andes. Et nous n'avions que peu de temps avant qu'ils n'atteignent le village d'Ancenisium.
     Les Fées tinrent alors une assemblée populaire présidée par une femme sans âge qui répondait au nom de Lyr. Taliesin m'expliqua qu'elle était une enchanteresse de grande renommée parmi le Peuple Fée et qu'elle avait le pouvoir de communiquer avec Lig, le dragon d'eau, le dernier et le plus puissant de son espèce. La conque qu'elle arborait sur sa tunique lui permettait d'entendre la voix de Lig parmi le grondement des eaux, et elle-seule avait la capacité de transmettre la volonté du dragon au Peuple Fée.
     Les discussions durèrent toute la journée car l'Ile Verte semblait être le dernier bastion du Peuple Fée et il n'était pas question d'abandonner le dragon d'eau à la cruauté d'Hasting et de ses guerriers, d'autant plus que les fées témoignaient d'une forte détermination à venger la mort de Teine. Mais nul ne savait comment résister à la horde viking, à plus forte raison que les fées avaient perdu un grand nombre de guerriers lors du combat pour le dragon de feu.
     Contre toute attente, Lyr me demanda ce que ferait un homme de mon église dans pareille situation. Je ne savais quoi répondre, aussi lui dis-je que mon église portait en son sein bon nombre de martyres qui s'en étaient remis à la Grâce de Dieu lorsque leur salut ne portait plus d'autres espoirs et qu'un grand nombre d'entre eux avaient été sauvés par la sincérité de leur Foi.
     L'enchanteresse s'adressa ensuite au reste de l'assemblée d'une voix calme mais autoritaire. Elle leur dit qu'elle avait Foi en la puissance de Lig, que son royaume était invincible pour des ennemis qui en étaient tributaires et que le dragon d'eau n'abandonnerait pas son peuple car ils étaient les derniers à croire en lui, le dernier des dragons de Loire. Le Peuple Fée acclama l'enchanteresse et Lyr nomma Taliesin capitaine, lui donnant pour mission de mener les guerriers au combat tandis qu'elle-même commanderait aux druides le moment venu.

     Les préparatifs durèrent toute une semaine. Les braves gens se mirent à l'abri au cœur de la forêt qui couvrait une partie de l'Ile Verte. Puis l'alarme fut donnée par un matin brumeux. Des navires vikings avaient accostés à Ancenisium et leurs guerriers s'évertuaient à mettre le village à feu et à sang. Alors l'armée du Peuple Fée se rassembla sur la berge, portant haut l'étendard de Lig.
     Lyr remit à Taliesin une corne de bonne taille et lui recommanda de souffler dedans aussi fort qu'il le pourrait lorsqu'elle lui en donnerait l'ordre. Elle-même pénétra dans la Loire, accompagnée des druides, jusqu'à avoir de l'eau à la taille. Elle invoqua la mémoire d'Athar, les bras levés vers le ciel et, assistée des druides qui scandaient le nom du dragon d'air dans leur langue antique, elle demanda au dragon défunt d'évaporer la brume. Et la brume, peu à peu, se dissipa.
     Nous vîmes alors le spectacle affligeant du village en flammes et des pauvres gens malmenés par les guerriers vikings. Lyr se tourna alors vers le barde et lui ordonna de souffler dans la corne d'Athar afin que tous sachent que le Peuple Fée était en armes et prêt à affronter la horde d'Hasting. Et Taliesin souffla aussi fort qu'il le put. La corne raisonna dans toute la vallée de la Loire tant et si bien que les vikings cessèrent aussitôt le pillage du village franc et se regroupèrent sur les quais, surpris et décontenancés par l'audace de ce peuple qui les défiait ouvertement.
     Leur nombre était impressionnant, ils poussèrent des cris de guerre et hurlèrent des insultes en leur langage, puis s'apprêtèrent prestement à embarquer sur leurs navires pour traverser le fleuve afin d'affronter leurs audacieux adversaires. La multitude d'ennemis était telle que bientôt la Loire semblait couverte d'embarcations emplies de guerriers sanguinaires. Devant un tel nombre d'ennemis, je ne pus m'empêcher de me mettre à genoux et prier une fois encore la Miséricorde du Tout-Puissant afin qu'il prenne en pitié le Peuple Fée et qu'il lui vienne en aide. Le combat allait faire rage et les fées étaient en sous nombre.

     Lorsque les navires ennemis furent suffisamment avancés sur le fleuve, Taliesin ordonna à ses guerriers de pénétrer dans l'eau pour protéger Lyr et les druides. Nul viking ne devait poser le pied sur l'Ile Verte. Et lorsque les premiers guerriers du nord se jetèrent à l'eau pour combattre les fées, le barde souffla une nouvelle fois dans la corne d'Athar tandis que l'étendard de Lig s'élevait haut par dessus les combattants et claquait fièrement au vent, comme une ultime provocation faite à l'ennemi. La bataille serait meurtrière et sans merci.

     Les guerriers fées furent rapidement submergés par le nombre d'ennemis mais, une fois encore, leur bravoure et leur prouesse au combat empêchèrent les vikings de briser les rangs et d'atteindre l'enchanteresse. La bataille était furieuse et les combattants rivalisaient de rage et d'acharnement. De nombreux corps flottaient déjà sur la Loire rougie par le sang versé et nul n'aurait su prédire lequel des deux camps emporterait la victoire, ni à quel prix car il ne tombait pas de guerrier fée sans que ne trépassent au moins deux ou trois vikings.
     Lorsque les derniers combattants d'Hasting eurent embarqués sur les derniers navires amarrés aux quais d'Ancenisium, Lyr entama une longue incantation, levant au ciel la conque de Lig, appelant avec l'aide des druides la puissance du dragon d'eau pour que s'éveille sa force et qu'il abatte sa colère sur les assassins de Teine.
     Un grondement terrible se fit entendre en aval. Un grondement tel qu'on eut cru que la mer océane toute entière remontait le fleuve à la vitesse d'un cheval au galop. De fait, une vague immense, tel un incroyable mur d'eau, fit son apparition, emportant tout sur son passage. Et pour la première fois les guerriers vikings prirent peur. Leurs navires manœuvrèrent tant bien que mal pour tenter de rejoindre la berge tandis que s'avançait inexorablement le raz-de-marée. Et l'on vit, trônant sur la muraille liquide, Lig, le dernier dragon de Loire, d'une taille gigantesque et la gueule béante, rugissant sa fureur envers ceux qui le firent orphelin de son espèce. Lig abattit la vague colossale sur les navires vikings, engloutissant la plupart des bateaux et des combattants sous des tonnes et des tonnes d'eau, projetant violemment les plus éloignés sur les rives d'Ancenisium où les navires se fracassèrent dans un chaos sans pareil.
     Tandis que la flotte ennemie était en proie à la fureur de Lig, les berges de l'Ile Verte semblaient épargnées et Taliesin, soufflant une dernière fois dans la corne d'Athar, sonna le glas de l'armée viking, ordonnant à ses guerriers d'achever les derniers combattants ennemis qui tentaient de prendre la fuite. Teine fut vengé et la horde vaincue .Le Peuple Fée inhuma ses braves morts au combat puis on célébra la victoire par de grands festins plusieurs jours durant.

     Quant à moi, après quelques mois passés dans l'hospitalité de ce peuple que je pris en affection, il fallut me décider à reprendre la route et assumer la mission qui semblait m'être échue : témoigner de la grandeur d'âme du Peuple Fée afin que le monde des Hommes apprenne à les respecter et surtout, à les accepter tant dans leurs différences que dans leurs ressemblances avec ce que nous sommes tous, des fils de la paix, des disciples de la nature…"

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